Molenbeek : quand la “bonne gestion” remplace la rupture.
Adresse aux militant.e.s du PTB et au mouvement social.
Suite à une percée électorale aux dernières élections communales, le PTB a décidé de rentrer dans une majorité à Molenbeek en promettant de mener une politique de rupture avec celles menées par le PS et la droite depuis des décennies.
En 2025, lors de la constitution du budget communal, le PTB affirmait avoir trouvé 15 millions d’euros sans toucher à l’emploi communal ni augmenter l’Impôt des Personnes Physiques. Un an plus tard, la majorité évoque dorénavant une hausse de l’IPP, le non-remplacement de travailleur.euse.s, la suppression de la moitié de la prime de fin d’année du personnel, ainsi que jusqu’à 40 suppressions d’emplois.
Le véritable souci pour notre camp social est qu’une politique présentée comme une alternative à l’austérité débouche aujourd’hui, et dès sa première véritable participation au pouvoir, sur les mêmes méthodes que celles appliquées depuis des décennies par les partis traditionnels.

La question que nous amenons humblement via cet article à l’adresse des militant.e.s du PTB est donc « simple » : s’agit-il d'un accident de parcours ou bien de la conséquence inévitable d’une stratégie qui accepte, en fin de course, le cadre budgétaire imposé par les institutions ? En effet, il est légitime de se demander soit si le PTB sous-estimait les contraintes réelles du système, soit si le PTB savait qu’une confrontation avec les règles budgétaires serait nécessaire mais qu’il n’a consciemment pas préparé leurs militant.e.s et les travailleur.euse.s à cette bataille ?
Selon nous, il est évident que le PTB ne découvre pas aujourd’hui des mécanismes dont il ignorait l’existence lorsqu’il promettait une politique de justice sociale. Il le savait pertinemment bien. C’est donc à se demander : comment a-t-il pu réellement penser pouvoir appliquer durablement un vrai programme de rupture sans entrer en conflit ouvert et dur avec ces contraintes ?
Cette question mérite d’être posée franchement, non pas contre les militant.e.s du PTB qui sont des camarades de lutte au quotidien, mais bien avec elles et eux, ainsi que l’entièreté de notre camp social. Car ce qui se joue aujourd’hui à Molenbeek dépasse largement la situation d’une seule commune. C’est une question stratégique fondamentale pour toute la gauche si l’on veut réellement rompre avec l’austérité dans nos communes et dans nos vies.
Solidarité totale avec les travailleur.euse.s en lutte !
Mercredi 17 juin, plus de 300 travailleur.euse.s de la commune et du CPAS se sont mobilisés devant le conseil communal pour s’opposer aux décisions austéritaires de la majorité PS-PTB. Nous soutenons cette mobilisation légitime et nous pensons que nous devons toutes et tous nous ranger derrière leur lutte. Le personnel a envahi le conseil communal pour exprimer sa colère face à ces décisions injustes qui visent à leur faire payer, une fois de plus, la mauvaise gestion communale.
Il est pourtant évident que les travailleur.euse.s ne sont pas responsables de la situation financière actuelle. Depuis des années, ils et elles assurent le fonctionnement des services publics dans des conditions difficiles, avec des effectifs insuffisants et des moyens limités, au prix de leur santé.
D’ailleurs, le PTB lui-même expliquait encore récemment que Molenbeek dispose de centaines de travailleur.euse.s en moins que d’autres communes bruxelloises et qu’il faudrait plusieurs centaines d’engagements supplémentaires pour atteindre simplement la moyenne régionale. Dans ces conditions, annoncer des licenciements revient tout simplement à faire payer aux travailleur.euse.s – celles et ceux qui seront mis à la porte d’abord, mais aussi celles et ceux qui restent et qui verront leurs conditions de travail s’aggraver et surtout à toustes les habitant.e.s de la commune qui vont voir la qualité des services publics de la commune baisser encore – une crise dont iels ne sont pas responsables. C’est un renoncement politique que nous devons condamner.
Les travailleur.euse.s de la commune, du CPAS, les éducateur.ice.s, les assistant.es sociaux.ales, les ouvrier.e.s, les employé.e.s administratifs et l’ensemble des services publics constituent une richesse collective que les organisations de gauche doivent défendre à tout prix. Ce sont elles et eux qui permettent à la population de bénéficier de services essentiels dans une commune déjà fortement touchée par la pauvreté et la précarité.
Un constat juste… mais quelles conclusions ?
La brochure récemment diffusée à Molenbeek par le PTB contient de nombreux éléments pertinents. Elle démontre le sous-financement structurel de Molenbeek par le fédéral et la Région. Elle souligne le coût du financement de la commune, du CPAS, des pensions... Elle dénonce très justement les politiques du gouvernement Arizona qui vont aggraver la situation sociale et financière des communes et de ses habitant.e.s. Nous en sommes toutes et tous conscient.e.s et d’ailleurs très mobilisé.e.s collectivement sur ces thématiques cette dernière année.
Sur le fond, ce diagnostic est donc largement correct. Mais une question demeure : si le diagnostic est juste, pourquoi la solution consiste-t-elle finalement à réduire l'emploi communal ? Au risque de nous répéter, ce n’est pas le personnel qui a créé le déficit. Ce ne sont pas les travailleur.euse.s qui ont imposé le sous-financement des communes. Ce ne sont pas les travailleur.euse.s qui ont organisé le transfert des charges du fédéral vers les pouvoirs locaux. Ce ne sont pas les travailleur.euse.s qui ont créé les mécanismes d’austérité régionaux.
Pourtant, ce sont elles et eux qui se retrouvent aujourd’hui dans la ligne de mire.
Mais ce qui est surtout interpellant dans cette brochure, intitulée « L’étranglement financier de Molenbeek et comment y faire face », c’est que le deuxième aspect du titre, certainement le plus important, est finalement le grand absent de la réflexion de nos camarades. En effet, pas un mot sur la manière dont le PTB propose de mener la lutte contre l’austérité communale. Sur une brochure de 20 pages bien fournies, nous retrouverons cette simple incantation : « Le seul choix responsable à faire pour le long terme est de mener la bataille pour un financement correct et équitable des communes, basé sur les besoins réels des habitants ». C’est malheureusement trop faible pour répondre aux enjeux du moment. Cela postpose à plus tard le vrai combat à mener et surtout le PTB fait ainsi abstraction de la nécessaire discussion sur la méthode et la stratégie pour y arriver.
La réalité d’une coalition avec les gestionnaires de l'austérité
L’expérience de Molenbeek met, selon nous, en lumière un problème politique plus large. Le PTB a choisi de participer à une majorité avec le Parti Socialiste. Or, le PS dirige, ou codirige, les institutions bruxelloises à tous les niveaux depuis des décennies. Il porte donc une responsabilité dans les mécanismes qui étranglent aujourd’hui les communes.
Bien sûr, la droite et le MR n’ont aucune leçon à donner. Là où ils gouvernent, leurs politiques sont généralement encore plus agressives contre les travailleur.euse.s et les services publics. Ne nous y trompons pas, leur « indignation » actuelle dans les médias et dans l’opposition est profondément hypocrite et instrumentale.
Mais cela ne répond pas à la question centrale : que doit faire une force qui se réclame de la gauche de rupture lorsqu’elle arrive au pouvoir ? Doit-elle simplement gérer les contraintes existantes ? Ou doit-elle entrer en confrontation avec les règles – et les forces politiques – qui produisent ces contraintes ? Toute l’histoire du mouvement ouvrier montre que la deuxième option est la seule compatible avec une véritable politique de transformation sociale.
Gouverner à gauche ou gérer l’austérité ? Quel aurait été selon nous une véritable politique de rupture à Molenbeek ?
Le débat de fond est donc là. Un gouvernement de gauche ne peut pas se permettre d’accepter et d’expliquer pourquoi il applique des mesures d'austérité « à contre-cœur ». Il se doit d’organiser activement la résistance contre celles-ci. Si le PTB estime que Molenbeek est sous-financée de plusieurs millions d’euros, alors la conclusion logique doit être de refuser les licenciements et d’organiser une campagne de mobilisation massive pour obtenir les moyens nécessaires.
Nous sommes une toute petite organisation et nous ne prétendons ni avoir les moyens humains de mener une politique offensive en lieu et place du PTB ni les moyens financiers et militants qu’a un parti comme le PTB pour se préparer à ce type de situation. Mais nous contribuons ici à la réflexion en amenant quelques pistes que l’on pense que le PTB aurait dû envisager et qu’on invite à discuter dans les jours et semaines qui viennent.
Le PTB aurait dû défendre une ligne politique qui part du principe suivant : aucun licenciement, aucun recul salarial, aucun recul des services ! Ensuite seulement établir le budget. Partir des besoins sociaux, puis chercher les moyens : c’est exactement la logique inverse de celle imposée par les règles d’austérité. En effet, même si les finances sont catastrophiques, le premier poste sur lequel une gauche de rupture ne devrait jamais faire porter l’ajustement est l’emploi et les conditions de travail et salariales des travailleur.euse.s.
Ensuite, entre un conflit avec la tutelle régionale, un conflit avec Belfius, un conflit avec le fédéral ou un conflit avec les travailleur.euse.s, pourquoi la majorité dite progressiste choisit-elle finalement le conflit avec les travailleur.euse.s ? Il est légitime de se demander si ce n’est pas parce qu’elle pense que le seul combat qu’elle se sent capable de mener – et de gagner – est celui contre son propre personnel ?
Pourtant, il aurait été possible d’organiser une véritable revue politique des dépenses avec les travailleur.euse.s et leurs organisations syndicales pour identifier ce qui peut être reporté sans toucher à l’emploi. Une municipalité de gauche pourrait d’ailleurs rendre publics les mécanismes d’endettement, les intérêts payés et les contraintes imposées par les banques, afin d’en faire un véritable enjeu politique collectif.
Dans le cas probable où ce travail préliminaire n’aurait pas permis de trouver l’argent nécessaire à maintenir l’emploi, la majorité avait le devoir de présenter au vote un budget en déficit et donc de confrontation avec le pouvoir, incluant le maintien intégral de l’emploi, le maintien des services et une exigence de refinancement fédéral et régional. C’est peut-être risqué mais c’est la seule manière de renvoyer publiquement la responsabilité du déficit vers les niveaux de pouvoir qui sous-financent la commune.
Nous sommes toutes et tous d’accord que cela ouvrirait un conflit avec la tutelle régionale. C’est vrai. Mais justement : si aucun conflit n’est accepté, où se situe la rupture ?
La brochure du PTB démontre correctement que le fédéral et la région ne paient pas suffisamment pour répondre aux besoins, que les banques exercent une pression inacceptable alors que les besoins sociaux augmentent. Alors, dans ce contexte, chercher l’équilibre budgétaire est impossible sans austérité.
Nous aurions envie de rajouter que Molenbeek n’est pas la seule commune confrontée à ce type de problèmes. Une majorité de gauche devrait chercher à construire un front de lutte des habitant.e.s des communes étranglées financièrement en organisant une véritable campagne d’assemblées publiques, de manifestations communales en construisant un front commun syndicats-habitants-associations. Bref, transformer le constat en campagne politique !
Il est évident que le PS ne souhaite pas mener ce conflit et ne veut pas mener de politique de rupture. La bourgmestre l’a d’ailleurs clairement exprimé lors du dernier conseil communal en expliquant qu’il était impossible de remettre un budget en déficit. Si le PTB n’a pas le rapport de force pour l’imposer, il lui revient alors de quitter une majorité qui mène une politique contraire à son programme et d’organiser la lutte pour obtenir le refinancement nécessaire. Ce n’est pas le choix que le PTB fait aujourd’hui et c’est une expérience commune dont on devra tirer des conclusions.
Faire payer les travailleur.euse.s pour financer davantage la police ?
Une contradiction supplémentaire mérite d’être discutée largement. Le PTB explique à juste titre que la commune supporte une charge excessive imposée par le fédéral pour le financement de la police. Pour la gauche, et particulièrement pour les marxistes, il est difficilement acceptable que l’on envisage des suppressions d’emplois dans les services communaux alors que les budgets policiers continuent d’augmenter.
Les éducateur.trice.s, les travailleur.euse.s sociaux, les animateur.trice.s de quartier, les employé.e.s des services publics jouent, eux, un rôle fondamental pour la sécurité et la cohésion dans nos quartiers. Licencier des travailleur.euse.s communaux pour préserver l’équilibre budgétaire tout en maintenant l’augmentation des dépenses policières constitue un choix politique qui n’est pas anodin et mérite d’être discuté ouvertement. Il est loin le temps où le PTB revendiquait le démantèlement de la gendarmerie et des instruments d’oppression de l’État.
L’argument utilisé par le PTB sur cette question est que ces budgets pour la police sont imposés par le fédéral. Une gauche, si elle veut être de rupture, doit dès lors assumer que ce sont ces missions, non financées, qui doivent être supprimées du budget communal en renvoyant la responsabilité vers la région et le fédéral.
La social démocratisation en marche
La situation actuelle soulève une question que beaucoup de militant.e.s commencent à se poser. Le PTB est-il en train de suivre la trajectoire classique de nombreuses formations de gauche radicale qui, une fois confrontées à l’exercice du pouvoir, finissent par gérer les contraintes du système capitaliste plutôt que de réellement les combattre ?
A ce sujet, l’expérience de Syriza en Grèce reste dans toutes les mémoires. Élu pour rompre avec l’austérité, Syriza a finalement appliqué une partie importante des politiques qu’il dénonçait auparavant, malgré un soutien populaire large et une volonté massive de combattre l’austérité imposée par l’UE et les institutions financières. Le résultat fut catastrophique : démoralisation militante, perte de crédibilité pour la gauche en général et recul durable de l’espoir populaire.
Bien sûr, la situation de Molenbeek n’est pas celle de la Grèce. Mais la logique politique mérite réflexion. Si de nouvelles élections régionales étaient organisées, le PTB est aujourd’hui crédité à 26%. Si le PTB se retrouve demain à participer à un gouvernement régional dans une Région elle-même sous-financée, quelle sera son attitude ? Expliquer à nouveau que les contraintes budgétaires imposent des sacrifices ? Ou organiser un affrontement politique avec les véritables responsables ? La question doit se poser et il est légitime d’attendre de la direction du PTB qu’elle y réponde clairement.
Choisir le camp des travailleur.euse.s quoiqu’il en coûte ! Un débat nécessaire pour les militants du PTB
Ces questions ne doivent pas être laissées aux adversaires du PTB. Elles doivent être discutées par ses propres militant.e.s et par leurs camarades de lutte dans les syndicats, la rue, les entreprises, les communes. Parce que l’enjeu dépasse la décision budgétaire ponctuelle.
Le PTB a gagné une partie importante de son audience en apparaissant comme une force qui refuse l’austérité, qui défend les travailleur.euse.s et qui propose une rupture avec les politiques traditionnelles austéritaires. Chaque fois qu’il applique ou cautionne des mesures qui font payer la crise aux travailleur.euse.s, ce capital politique s’érode. Comment d’ailleurs le PTB compte-t-il expliquer son opposition à l’austérité communale dans les communes où il est dans l’opposition tout en justifiant une politique identique dans les communes où il est au pouvoir ? Si un parti comme le MR ne semble pas le moins du monde embarrassé par cette dissonance, une force politique de rupture, comme prétend l’être le PTB, ne peut pas se permettre une telle contradiction.
Les travailleur.euse.s mobilisé.e.s à Molenbeek ne sont pas un obstacle à la gauche. Ils en sont la force principale. La solution ne viendra ni des banques, ni des inspecteurs régionaux, ni des gestionnaires de l'austérité. Elle viendra de la mobilisation des travailleur.euse.s, des habitant.e.s et de toutes celles et ceux qui refusent que leurs services publics soient sacrifiés. Le PTB et l’ensemble des forces de gauche doivent donc être au service de cette lutte.
Les militant.e.s du PTB ont aujourd’hui la responsabilité d’ouvrir ce débat dans leur parti. De notre côté, nous affirmons que le PTB aurait dû choisir le camp des travailleur.euse.s contre les contraintes budgétaires plutôt que de se retrouver dans le camp de la bonne gestion.
C’est précisément ce qui est au cœur du débat ouvert aujourd’hui à Molenbeek. Le véritable enjeu n’est pas comptable. Il est politique : lorsqu’une majorité qui se dit de rupture rencontre les limites du système, choisit-elle d’affronter ces limites avec les travailleur.euse.s ou d'administrer ces limites contre elles et eux ? C’est cette question que nous pensons que les militant.e.s du PTB devraient aujourd’hui poser à leur direction. Sa réponse déterminera l’avenir de ce parti, et nous contribuerons à ce débat stratégique systématiquement à la hauteur de nos forces.
D’ici là, nous appelons tout le monde à exprimer sa solidarité avec les travailleur.euse.s de Molenbeek en lutte et nous vous invitons à être présent.e.s en nombre ce jeudi 25 juin à 17h devant la maison communale, rue de Comte de Flandre 20.
Kizil Rako